EMF (Euro Media France) est une importante entreprise de sous-traitance pour les chaines de télévision. Moi qui pensais que les programmes de France 2 et de canal + n'étaient pas réalisés par les mêmes équipes dans les mêmes studios... Je me trompais. EMF à racheté VCF, SFP, EMT. C'est une industrie, j'en prends conscience plus que jamais. On débite les programmes à tour de bras. C'est «l'abattoir», me dit un technicien. Chaque jour je me rends sur des plateaux différents en plusieurs endroits de Paris et je change d'équipe. Je rencontre de nouvelles personnes, j'en retrouve d'autres. Lors de mon premier rendez-vous, Porte de la Chapelle, il fait encore nuit quand je passe le portail d'une étonnante ville. Les studios ont des allures de hangars numérotés de grands chiffres blancs. 106, 107... Il y a des allées, des magasins, une population qui s'affaire. Je regarde mon planning : Lundi 15 Février, ETL, plateau 130,2. On débarque des caisses en métal d'un camion avec l'inscription VCF. Je me renseigne. ETL, c'est le plateau de «En Toutes Lettres».
Ils commencent à préparer le tournage de l'émission. Il y a beaucoup d'éclairages suspendus au plafond. On use de tous les effets pyrotechniques, les projecteurs sont en perpétuel mouvement. Le plateau est inondé de couleurs tourbillonnantes, aveuglantes. Les couleurs tapissent les surfaces blanches du plateau. Je touche les décors. Les surfaces sont en contre-plaqué tout juste correctement agrafé. Les énormes lettres qui composent le titre du jeu sont en polystyrène. Mais qu'importe, la caméra n'y verra rien. Un technicien me montre comment placer une caméra sur son socle. Il m'explique les différents composants. Je ne comprend pas son langage. Tout n'est qu'abréviation, mots techniques. Le câble «tri-axe» permet de relier la caméra avec la régie mais aussi d'assurer la communication entre ce dernier et le cadreur par l'intermédiaire du casque. Je cherche la régie, elle est à l'extérieur, dans un car, reliée au plateau par de gros câbles. Cela coûte moins cher ainsi et cela lui permet d'être mobile. Pas besoin de déménager la régie à chaque émission. A l'intérieur, un univers d'écrans, de consoles, de petites loupiotes colorées qui scintillent. C'est ici que l'on règle l'image. Le diaphragme et les couleurs des caméras sont manipulés depuis la régie. Un technicien s'applique à «l'étalonnage des couleurs» afin que les différentes images au montage soient homogènes. Pour cela, on utilise un oscillogramme représentant la répartition des couleurs dans chacune des images. Juste à côté ce sont les «magnétos» qui enregistrent les bandes sur cassette numérique et qui lancent les sujets, par exemple les reportages. Au centre du car, se trouve le «mur écran», c'est ici que le réalisateur donne ses ordres dits «artistiques». Il faut cadrer serré pour souligner une émotion ou faire des plans larges pour montrer l'étendue d'une foule. Que ce soit en direct ou en rediffusé, l'émission est montée et enregistrée en même temps qu'elle est filmée. Le «réal» a les deux mains rivées sur sa console. Face à lui, une dizaine d'écrans retransmettent les images des caméras. Il jongle de l'une à l'autre, choisit les images pour n'en constituer plus qu'une. Tout va très vite, il ne faut pas faire d'erreur. Heureusement tout est préalablement écrit, même le direct. La script claironne chaque action, chaque évènement de l'émission. Les sujets prennent un temps précis que l'on ne doit pas dépasser. Si un participant parle trop, on le rappelle à l'ordre par l'oreillette. Au côté du réalisateur, le truquiste prépare et envoie à l'image toutes les informations écrites. Par exemple, le nom d'un participant ou le nombre de points obtenus par un candidat. J'ouvre une porte vitrée au fond du car. La partie son est isolée pour ne pas être gênée. Les techniciens du son placent les micros, s'assurent du câblage et de la retransmission du son à la télévision mais aussi sur le plateau. Il faut que le public et les invités puissent s'entendre. Il y a aussi le réglage des «ordres», c'est à dire le matériel de communication de toute l'équipe de tournage. Tout se passe par micros et casques. «Si tu veux gagner de l'argent, il faut travailler à l'image, pas au son» me dit-on. Le son est curieusement relégué à un second rôle par rapport à l'image. Si l'image est décalée par rapport au son, c'est ce dernier qui aura tort. On m'explique comment fonctionne la console. Pour vendre l'émission à la chaîne de télévision, il faut respecter un niveau sonore très strict. Il ne faut pas dépasser un certain volume (dB) positif ou négatif. Tous les signaux sonores sont compressés de manière à étouffer les sons forts et remonter les sons faibles. Le niveau de compression n'est pas le même s'il s'agit d'un film, d'une émission ou d'une pub. Un film est peu compressé de manière à respecter les chuchotements ou le vacarme d'un coup de feu. Une pub est très compressée, tous les sons sont mis au même niveau. Voilà pourquoi leur volume paraît plus élevé que dans les autres programmes.
Le jeu va commencer, je reste dans la régie. Tout le monde se tient prêt. La script fait le décompte : 3,2,1... La technique au magnéto envoie le jingle. Stop ! La caméra est tombée en panne, le cadreur n'avait plus d'image dans son moniteur. «Vite ! Vite ! On perd du temps» clame Julien Courbet. On court partout. On change le matériel. En deux minutes nous voilà repartis: Jingle ! La caméra, attachée à une sorte de grue, court au dessus du public, saute sur les participants. «Nous sommes le 30 mars». L'émission est enregistrée un mois à l'avance. Aujourd'hui on enregistre six fois le jeu. Pour donner l'illusion de passer d'un jour à l'autre, le public et les participants changent de place et d'habits. Avant le départ, nous sommes briefés : «on est fin mars alors c'est le printemps, on est détendu, les arbres sont en fleurs». Pour l'émission du 1er avril il y a une surprise, jouée de toute pièce, prévue par tout le monde. Me voilà dans une drôle de situation, en dehors du temps et de la réalité où chaque hasard, évènement, est minutieusement écrit d'avance. Aujourd'hui Julien Courbet lancera par six fois «Bienvenue à En toutes lettres» avec un dynamisme six fois renouvelé. Je sors du car, vais sur le plateau. Je suis surpris par le changement radical de rythme. Je ne suis plus enfermé dans l'image virevoltante de l'écran. Je vois, en un plan unique, tout ce qui se passe sur et à côté du plateau. Il y a le présentateur, les candidats, un public de tous les ages et de toutes les professions. Ce petit groupe de personnes semble représenter la population française, réunie sur le plateau. L'individu devant sa télévision pense faire partie d'un groupe immense. Nous ne sommes finalement pas si nombreux ici, une centaine de personnes avec les techniciens. Comment ce fait-il que si peu de personnes aient le pouvoir de toucher autant de monde par delà le poste de télévision ? Dans le studio, tous rient beaucoup. Les participants se font des vannes calculées, de faux clins d'œil. Ce qui peut paraitre assez plausible à l'écran me semble ici menteur et déconstruit. On singe du bonheur, mais il n'y en a pas. Le candidat qui monte sur la table pour faire rire l'assemblée est un débordement de situation prévu. Pas de carton pour demander au public de «rire» ou de «pleurer», mais plutôt un chauffeur de salle, hors cadre, qui agite la foule en gesticulant. Au bout de trois jeux, il y a une pause. En aparté, on questionne le gagnant sur sa victoire. Face à la caméra il prend des airs essoufflés : «j'ai eu chaud». Il joue le jeu de l'animateur. Comment peut-on faire autrement ? On nous met dans une telle ambiance que l'on se laisse emporter par l'euphorie générale. Je demande à un cadreur si je peux l'accompagner pour le jeu suivant. Mais c'est non. Ils ne vont pas laisser un étudiant manipuler une caméra. Il y a trop d'enjeux et le temps, c'est de l'argent. Je suis relégué pendant ces quatre semaines au rang d 'observateur. Cependant, Il y a tant de choses à voir ! Un autre jour, je prépare avec l'équipe un «car régie» pour une course de Formule 1. La technique employée n'est pas la même. Les caméras sont différentes. Nous avons dû remplacer les câbles «tri-axes» par de la fibre optique qui permet de faire passer plus d'information des caméras à la régie. De plus, la longueur importante des câbles n'altèrera pas la qualité du signal vidéo. La fibre optique étant très sensible à la poussière, nous avons dû les nettoyer plusieurs fois. Je profite de cette journée de bricolage pour apprendre quelques effets à la console, comme la séparation en deux de l'écran par deux images. Un effet très utilisé dans les jeux quand deux candidats s'affrontent. Le lendemain je prépare une émission littéraire au "café Picouly". On y installe des rails pour les caméras. Le sol est jonché de câbles en tout genre. Les éclairages soulignent l'ambiance de Brasserie du lieu avec de petites teintes rouges et vertes sur les murs et les décorations. On ne peut pas utiliser un car régie, la rue dans laquelle il stationnerait est trop étroite. Il faut donc déménager du matériel sur le lieu. L'espace étant réduit, on n'installe que le strict minimum. L'équipement est par contre considérable pour la remise des Oscars. J'ai participé à l'évènement sur deux jours. Nous avons placé le matériel dans le théâtre du Châtelet. C'était l'occasion de découvrir le lieu, de voir tout ce petit monde s'agiter en coulisse. Les décors, les lumières, les stars qui répètent. Je prends quelques photos. Pas tant des acteurs, mais plutôt du théâtre. On me demande froidement de ne plus prendre de photos. Interdit de prendre les décors et les stars démaquillées. Bon... A quelques heures du lancement en direct, la tension monte. Le réalisateur en régie discute avec ses pairs. Les années précédentes on lui donnait les résultats de la remise des prix un peu avant la cérémonie. Cela lui permettait de prendre les devants pour le tournage. Cette année il devra faire sans. Je me rends dans l'entrée du théâtre. Je vois défiler toutes ces stars et les yeux scintillants des quidams prêts à se marcher dessus. Curieuse soirée où le vrai spectacle n'est pas donné sur scène mais dans le public.
Mon voyage dans cette étonnant univers se conclut avec «Encore une chanson», une émission musicale en direct. Sur le plateau, j'aide à mettre en place l'équipement. Je verrai l'émission demain soir chez moi. Je me place des deux côtés de l'écran. De l'un, on fabrique du rire, de l'évènement et on s'applique à le rendre plus vrai que nature. De l'autre, on regarde passivement ou avec prudence. Si l'on a conscience de son influence, on ne peut plus être trompé. Je n'aurai aucun plaisir à travailler à la télévision, mais l'expérience m'a parue indispensable pour moi qui utilise l'outil vidéo/son. Quand moi même je fais un reportage, quand je m'approche de quelqu'un pour le filmer, je dois réfléchir à mon attitude. Comment ne pas mentir en vidéo ? Le cadrage, le montage, sont des regards purement subjectifs. On est vite tenté de transformer la réalité par des artifices visuel, sonores, d'écriture. La télévision ne peut pas prétendre détenir la réalité, être «télé-réalité». Au cinéma nous savons qu'un film est une fiction. A la télévision, la frontière entre réalité et fiction n'est pas toujours clairement définie.